Rêves pour mon fils

Karim TATAI Lauréat 2015 Fondation de France

Lorsqu’il est arrivé il y a 36 ans dans ce monde, comme toutes les mamans, j’ai fait des rêves pour lui.

J’ai rêvé d’une vie où il serait en bonne santé, où il irait à l’école, apprenant sans difficultés à lire écrire et compter.

Je l’ai rêvé vif et intelligent comme son père, espiègle, aimant les livres, curieux de tout, meneur à ses heures….

Je l’ai rêvé me quittant pour aller faire sa vie, avoir un travail, des amis, une compagne, des enfants à son tour.

Des rêves pas bien grands, juste à la mesure d’une vie ordinaire.

Et puis, dès le premier mois, rien n’a été comme dans mes rêves…

RENONCER A SES REVES

 

Karim et Rita TATAI

CP Faon Photography

Il n’a pas grossi, il a été souvent malade, il ne s’est assis qu’à 15 mois, a commencé à marcher à 2 ans et demi, à parler à 3 ans…..

S’il a été à la maternelle, il n’a pas pu rentrer au primaire.

Malgré nos efforts et ceux des éducateurs, il n’a pas pu apprendre à lire et à écrire.

Il ne sait toujours pas compter ou lorsqu’il énumère des chiffres, ceux-ci n’ont aucun sens pour lui.

Parfois il poussait des cris pendant des heures entières sans que l’on sache pourquoi…. A l’époque, on ne parlait pas d’autisme. Il a été diagnostiqué à 23 ans.

Il lui arrivait de s’échapper et on le cherchait longtemps, le cœur plein d’angoisse…et quand il ne partait pas, il s’échappait dans sa tête et c’était encore plus difficile de le rattraper.

Malhabile, les objets lui tombaient des mains, s’il ne les abîmait pas avec la force de ses doigts.

Karim TATAI CP patrick lambin

Karim TATAI CP patrick lambin

Et puis, en grandissant, les problèmes sont devenus plus gros….

Il a fallut jongler avec ses refus.

Les colères sont devenues des orages que nous craignions, survenant sans raisons apparentes pour nous et ses crises le menaient à casser ce qui avait de l’importance pour lui.

Accorder nos rêves

 

J’ai alors rêvé d’un établissement où il serait bien.

Lui rêvait de rester à la maison….

Et chaque jour qui passait devenait plus dur.

J’ai essayé les psys mais mon fils s’arrangeait pour qu’on n’y arrive jamais.

Karim Tatai 2022 CP Patrick Lambin

CP Patrick Lambin

J’ai essayé le raisonnement, les menaces, les promesses, les carottes……Au centre, on lui apprendrait un travail, on lui trouverai une place dans la société…  J’ai cherché de l’aide,  des conseils à droite et à gauche, j’ai beaucoup tourné en rond. Je me suis battue et j’ai baissé les bras. Je me suis reprise et je suis retombée, et encore et encore…. Une mouche dans un bocal qui ne sait où est la sortie. Ma bouffée d’oxygène a été de reprendre les études pendant qu’il était à l’internat.

Notre guerre d’usure a duré 7 ans et à ce jeu, il était beaucoup plus fort que moi….

Jusqu’à ce jour où la seule alternative qu’on m’offrait était de le mettre sous médicaments pour calmer ses angoisses…..

Et ça, je ne l’avais jamais rêvé, même pas en cauchemar.

 

RÊVER UN AUTREMENT

Karim TATAI autiste et photographeA 44 ans, j’ai profité qu’il entre en internat pour reprendre des études. DEUG de sociologie, licence et maîtrise en ethnologie…. Et si mon fils était le dernier représentant d’un peuple disparu, perdu dans notre société sans rien y comprendre ?

Alors, j’ai écouté ses colères, j’ai décortiqué ses angoisses, j’ai fait de l’observation participante et de la participation observante.

Et j’ai trouvé des pistes…. des appels que je n’avais pas entendu…. Des liens de cause à effet que je n’aurai pas pu imaginer.

J’ai écouté ses silences, ses explosions, ses absences, ses sourires, ses yeux rieurs et ses regards noirs…

J’ai compris qu’il avait des rêves qu’il ne pouvait exprimer et qu’il était incapable d’atteindre seul.

Il rêvait d’être un adulte et de choisir lui-même sa vie.

Il ne voulait plus qu’on décide pour lui de ce qui serait bien, ou mieux, ou mal.

J’ai plongé à corps perdu dans cette relation que j’avais évitée en pensant que les professionnels savaient mieux que moi ce qui était bien pour lui.

J’ai rencontré une bonne fée comme amie.

Et mon entourage s’est étoffé d’autres petites fées et aussi de magiciens…

 

RÊVER UN FUTUR

Et puis il y a eu la photographie… comme un cadeau, comme la cerise sur le gâteau…

Exposition C'est un arbre 2022 Karim TATAI

Exposition C’est un arbre 2022

J’ai suivi son regard à travers ses clichés…

Il y a eu les expositions, une chaque année depuis 2009…..

Il y a eu la première fois, où au lieu d’exploser, il a dit : “je suis triste parce que….”

Il y a eu la première fois, où au lieu d’exploser, il a dit : “j’ai envie….”

Il y a eu la première fois où il m’a dit : “merci pour tout ce que tu fais pour moi…”

Il y a eu la première fois où il s’est intéressé à ce que deviennent ceux qu’il ne voit plus

Il y a eu la première fois où il m’a demandé ce que veut dire un mot

Et il y a toutes ces fois où il a dit “je t’aime maman…”

heureux à la sortie de l'hôpital, on va acheter un DVD

Il y a eu le bras dans le plâtre, tout une aventure

Bien sûr, il y a encore des écueils, des obstacles, des moments pas très drôles, des crises aussi mais de plus en plus courtes et espacées… Apprendre à gérer la frustration, l’incapacité, les grosses émotions qui submergent, les imprévus, la vie, quoi !

Et il y a eu en bonus la bourse Déclics Jeunes de la Fondation de France pour le projet : “photographier pour exister, exposer pour communiquer

Il y a eu notre livre Moi Karim je suis photographe

présentation du documentaire Karim à notre insu

présentation du documentaire Karim à notre insu

Il y a eu le documentaire Karim à notre insu

Il y a eu la rencontre avec Arnaud et tous les amis de la Garande

Alors tous deux on continue de rêver.

Karim rêve d’autonomie, de travail, de salaire, de compagne…… Moi je rêve le chemin à parcourir pour qu’il atteigne un jour son but….

Et comme on se le dit souvent lorsque nous tentons une nouvelle expérience

“Vers l’infini et au-delà”

 

Les rêves d’aujourd’hui peuvent devenir la réalité de demain…. Pour peu que l’on suive le chemin… Courage à toutes les mamans !!! (et aussi les papas, quand ils restent présents)

couverture-dos-livre-Rita-Karim-TATAÏ

Aux éditions Un bout de chemin

Karim à notre insi, film françoise schoeller

 

N’hésitez pas à partager vos rêves dans les commentaires ci-dessous

Commentaires (17)

  1. MichèleDistler-Andreani

    Un témoignage émouvant, une maman rock, une maman qui avance plaine d’amour. Un jeune homme attachant qui évolue au fil du temps. Merci pour cette magnifique leçon de vie

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  2. guillou

    C est très beau, je suis extrêmement touchée. Encore bravo à Karim pour ses magnifiques photos et quant a vous,chapeau bas…!

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  3. Mercier

    J’ai des larmes au sourire, c’est magnifique ce que tu fais Rita et Karim aussi. Merveilleux témoignage. NATHALIE.

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  4. guilloux

    je suis fière de vous connaitre et maman doit être des plus heureuse pour lui!
    c’est un chemin de vie plein d’espoir et d’amour montrant un autre chemin que le silence pour les personnes différentes.plein de courage à vous deux pour la suite,Leslie

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    1. Rita TATAI (Auteur de l'article)

      C’est grâce à ta maman qu’on a eu le courage de monter la première exposition de Karim…. Elle savait donner des ailes aux autres…

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  5. Melanie

    Je suis émue aux larmes, maintenant que j’ai aussi un enfant je n’ose imaginer ton vecu et ton ressenti, tes souffrances et tes deceptions, tes bonheurs et surprise. Karim est un etre extraodinaire, avec une volonté incroyable de vivre comme les autres
    Et toi,toi, tu es une maman extra, n’en doute jamais!

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  6. Françoise jourdin

    Témoignage bouleversant d’une maman extraordinaire qui sait écouter son fils. Très émouvant de lire ces lignes, j’espère vous rencontrer en avril avec Karim.

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  7. oeuvrard

    Un grand bravo à tout les deux !!!! Merci pour ce beau témoignage …

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  8. corinne

    temoignage bouleversant plein d’amour ,moi mon reve pour l’instant c’est qu’un jour j’entende “maman je t’aime”

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    1. Rita TATAI (Auteur de l'article)

      Je vous souhaite de tout coeur qu’il se réalise et qu’après vous en ayez un autre, puis encore un autre

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  9. Yolanda Schaeffer

    Merci pour votre témoignage et histoire. Je pleurs de tristesse mais aussi de joie. Car votre histoire est la nôtre. Nous n’y sommes pas encore mais l’espoir est la. Et votre histoire de là baume sur mon cœur de maman et aussi un coup de pouce de continuer. Il m’est permis de rêver qu’il y aura une place pour ma fille ou elle se sentira bien et accepté. Merci.

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  10. Vladimir Putin

    Ah ouiiiiii! La première fois que je l’ai rencontré sur les quais pret des Halles, j’ai cashe remarqué son aparaille photo) Cela fait un ans que je le voit plus, mais voila que ça ma fait plaisir de pouvoir lire un tel témoignage et sur tout voir ses photos! Et apres avoir lui parler,je témoigne, qu’il est malin;))

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  11. Laly

    Bonsoir, je suis une lycéenne de 18 ans. A vrai dire, je suis tombée sur votre blog en faisant défiler mon actualité Facebook. J’ai commencé par lire cet article puis l’intégralité de votre blog, j’ai les larmes aux yeux. De par cette force d’écriture, la sincérité avec laquelle vous vous confiez. Karim ? Toutes les jeunes filles de ma génération le connaissent, on s’est toutes déjà faites interpeller par Karim en passant par la place des Halles, la place République ou encore le parc de la Citadelle. Ce jeune homme souvent accompagné d’un appareil photo, posant des questions plus ou moins indiscrètes. Karim est souvent pri pour une attraction. Ensuite, il y a ses questions qu’on se pose sur Karim, d’où vient t’il ? Pourquoi pose t’il toutes ses questions et toujours les mêmes ? Également toutes ses rumeurs à son sujet qui en réalité ne sont que des futiles rumeurs. En lisant votre article j’ai eu la réponse à mes questions. En réalité Karim est simplement un jeune homme atteint d’une maladie, qu’on ne connait pas très bien et en prenant du recul du haut de mes 18 ans, j’ai honte de cette génération qui juge, méchante et vicieuse. Merci de m’avoir permis de mieux apprendre à connaitre votre fils.
    Vous êtes une mère formidable! Prenez soin de vous ainsi que votre famille.

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    1. Rita TATAI (Auteur de l'article)

      Merci pour votre message…. Si vous le rencontrez, il a juste besoin de parler…. S’il part sur des sujets un peu glissant, il suffit de dire que c’est privé, que cela ne se dit pas dans la rue, ou au pire “je connais ta mère, je vais lui dire”…. Bien sûr, il est comme tous les autres jeunes, malgré son handicap, il se pose des questions, sur la vie, l’amour, les relations….. Vous pouvez voir ses photos sur sa page facebook, Karim TATAI photographe, et sur son blog, Karim TATAI, le blog d’un jeune photographe
      Merci d’avoir pris le temps de lire mes articles

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  12. Da Silva Ménard

    Bravo à vous deux!
    Moi,aussi je suis maman d’un artiste autiste,âgé 18and.
    On est dans un autre p’anete,où la lumière est intense quand elle est là,on profite !
    Bises.

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  13. Geneviève Lopez

    Aujourd’hui je me demande si je me suis posé la même question à la naissance de mes jumeaux… en fait je ne crois pas, pas si clairement. J’ai été parfois dur (en m’opposant à l’arrêt de faire de la musique et pour leurs études) et en même temps souple. Même avec des enfants “normaux” rien n’est facile. Ce qui est sûr c’est qu’ils mènent la vie qu’ils veulent, ce qui est sûr c’est que je ne les ai pas enchaînés et que nous sommes en bon terme ! L’un travaille à Tunis actuellement après avoir vécu dans différents pays, l’autre vit à Montréal depuis 5 ans. J’ignore comment aurait été ma réaction si j’avais eu un enfant handicapé, mais je me serais battue. Quand on devient mère pour la première fois on ne sait pas à quoi s’attendre vraiment et j’avais deux amies à l’époque qui venaient d’avoir un bébé, ils avaient donc quelques mois de plus que les miens et, affolées, elle me disaient : mais comment tu fais, on ne s’en sort pas ! Ma réponse en riant : je fais ! Alors je ne me permettrai pas de jeter la pierre aux mamans qui doutent, qui tombent malades et je serai toujours en admiration des mamans comme toi Rita.

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  14. B.Ostertag

    Bravo à vous deux pour votre parcours. Je partage ma vie avec ma fille autiste âgée de 31 ans. Elle adore peindre et parfois, elle réalise de belles œuvres.

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