Pour Karim TATAI, tout a commencé à Venise

Pour Karim, tout a commencé à Venise, il y a huit ans.

A 22 ans, Karim avait suivi le parcours “classique” d’un enfant déficient mental avec des problèmes comportementaux, de l’hôpital de jour à l’IME,  l’IMPro, avec l’entrée en début d’année en groupe occupationnel pour adulte pour xx  années... Pour moi, un horizon sans avenir…. (Il n’avait pas encore été diagnostiqué autiste).  J’avais construit peu à peu, la folle idée d’allier ma passion pour le costume, le rêve de ma jeunesse d’aller au Carnaval de Venise, et l’envie d’amener Karim en dehors de ses sentiers battus et sécurisants…. L’envie d’essayer de rompre cette routine autistique hors de laquelle tout est angoisse, mais qui contraint aussi quelque part l’entourage à l’immobilisme. Marre d’avoir l’impression de piétiner dans ma vie et dans la sienne à cause de ses troubles envahissants, ses troubles d’opposition, ses fixations, ses crises de violence, ses troubles de comportement, perturbateurs du quotidien et du moindre projet.

Le grand Canal CP Karim TATAI Regard brut sur Venise

Le grand Canal CP Karim TATAI

Après un voyage à rebondissements où les angoisses et la violence de Karim ont à plusieurs reprises mis en doute le bienfondé de mon projet, le train arrive en gare de Venise. Il ne veut pas quitter le quai, pour attendre le train qui rentre “à la maison”.

Un dernier encouragement. “Allez ! on va juste voir René et après on rentre”…. René, c’est le nom magique, Karim l’adore.

Il accepte de sortir de la gare… Devant nous le Grand Canal. Karim s’arrête, émerveillé.  “C’est beau, je crois que je reste jusqu’à ce soir”….

Ouf, c’est gagné ! Pris dans le groupe d’adultes avec lequel nous partagerons le logement, il tiendra bien trois jours… Même s’il y a des angoisses, ça ira, l’énergie du groupe va le porter, et puis, il y a René, charismatique, dont la présence juste suffit à apaiser les tensions.. En plus, pour Karim qui fait une fixation sur les bus, il est servi : à Venise, il y a des bateaux-bus. Nous descendons le Grand Canal en vaporetto jusqu’au Rialto… Karim est détendu, tous ses sens en éveil….

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Promenade au gré des ponts et des ruelles CP Karim TATAI

Les retrouvailles, l’installation (sans ouvrir les valises car officiellement on repart le soir), le repas…..

Puis c’est l’après-midi visite. Les amis sortent leurs appareils photos. Ils sont photographes-amateurs et pour eux, Venise, c’est le paradis…. Nous marchons lentement dans les ruelles au gré des découvertes. A chaque pas, il y a une photo à prendre…..Karim suit le groupe,et les pigeons, papillonnant derrière ou devant nous. “Attention, Karim, pas trop loin”…. Mon angoisse, le perdre dans le dédale des ruelles…..

WC-Karim-TATAI-Strasbourg-Regard brut sur Venise

Karim prend tout ce qu’il voit en photo

Au bout de deux heures, Karim demande un appareil photo, “pour faire comme René”… Nous nous arrêtons dans un bureau de tabac pour acheter un petit appareil numérique. Je lui passe la petite sangle autour du poignet car il est très maladroit, et la promenade continue. Karim photographie à tout va et c’est l’appareil qui crie stop, la carde SD est pleine… En trois heures, Karim a pris 800 photos… Et puis, il commence à faire froid. Les doigts sont engourdis. Retour vers l’appartement, le chocolat chaud et les fritelles.

une enseigne au détour d'une rue

une enseigne au détour d’une rue CP Karim TATAI

René a son ordinateur. Il propose de vider la carte mémoire de Karim…. Jette un coup d’œil par curiosité…. Au milieu de l’amalgame de détails, paquets de cigarettes, poignées de porte, affiches publicitaires….. “Oh, mais il y en a des bonnes…. Tiens, j’avais pas vu ça…. C’est où Karim ?”… Et chacun de s’étonner….. Karim est à la fois fier et inquiet…. Le soir approche et personne ne parle de départ….. On va louper le train qui rentre à la maison…. Parce qu’il veut dormir à la maison….

C’est René qui fait balancer la décision : “Dis Karim, tes photos sont super chouettes, demain matin, on va photographier les costumés, tu veux venir avec nous ?”…. Eh oui, personne ne résiste à René, pas même Karim. Et puis tout le monde l’encourage. Je me laisse porter par le groupe… Ne plus tout gérer toute seule. “OK, je reste demain”…. On peut enfin ouvrir les valises, mais pas les défaire, on rentre demain !

costumée Regard brut sur Venise Karim TATAI Strasbourg

au bord de la lagune le matin CP Karim TATAI

Repas, soirée, nuit. Lever au petit matin, 5 heures. Ceux et celles qui se costument commencent à se préparer…. Karim prend des photos, tout l’appartement y passe. Départ dans l’aube naissance. Il faut arriver sur la Place St Marc à 7 heures pour le lever du soleil. C’est là que les costumés se réunissent pour les séances photos. Les ruelles sont désertes, mais des petits groupes colorés et silencieux se dirigent vers le Palais des Doges et la lagune…..

Là, pendant deux heures, c’est le ballet des photographes et des costumés. Les touristes sont encore bien au chaud dans les hôtels et les appartements. C’est là que sont prises les photos qui vont faire le tour du monde. Karim, pour faire comme René, se prête au jeu. Il ne sait pas zoomer et pour les gros plans, il se met tout proche du visage, provoquant les réclamations de costumés….”Karim, pousses-toi”…. Alors, il se retourne et prend les photographes en photo…. Histoire de faire connaissance…. à sa manière.

les photographes au bord de la lagune au petit matin

les photographes au bord de la lagune au petit matin CP Karim TATAI

Deux heures plus tard, bien au chaud, c’est le petit déjeuner. La carte est encore pleine, il faut changer les piles aussi…. Karim suit le groupe. Promenades, visites, vaporetto, monter et descendre les escaliers de multiples ponts, Murano, San Giogio…. Il parle encore de rentrer le soir, mais là, c’est plus facile, 7 adultes autour d’un bon repas, ça aide à la négociation.

Troisième journée à Venise, ressemblant à la seconde, on pousse à Burano. La troisième nuit passe plus difficilement, mais il y a la phrase magique : “Demain soir, on part”. Le matin, j’ai bouclé les valises pour qu’il comprenne que cette fois-ci, c’est vrai, on part le soir….  Dernières promenades, petits achats-souvenir…. Déjà doucement Karim n’est plus à Venise. Il attend le train.

Reflet Venise karim tATAI Strasbourg Regard brut sur Venise

Venise en reflet Station de Vaporetto

En quatre jours, il aura pris 3200 photos que je trierai au retour. Mais surtout, il aura vécu pour la première fois un séjour entre personnes adultes, ni éducatrices, ni encadrantes, dans un contexte non familial hormis ma présence. Il avait eu sa place dans un groupe d’adultes passant ensemble quelques jours de vacances. Ce séjour a influencé non seulement sa découverte et sa passion pour la photo, mais aussi, je crois, la conscience informelle de sa place dans la société. Il allait en centre occupationnel pour adultes à cette époque et les 5 mois avant les vacances d’été ont été de plus en plus difficiles, au point qu’il était question au centre de le mettre sous médicaments.

Les deux derniers mois, il refusait de se lever pour ne pas pendre le train qui le conduisait au centre. J’ai tout essayé, la gentillesse, le discussion, le chantage, la carotte, les menaces… Rien n’y faisait, Tout menait à la violence. J’ai essayé de savoir ce qui n’allait pas au centre, s’il y avait eu un conflit avec un autre résident ou un éducateur. Il me donna comme réponse : “Je ne veux plus y aller, là-bas, il n’y a que des handicapés, je veux rester à la maison”. Quand j’essayais de négocier qu’il se rende au centre il répondait : “Quand ils en auront marre, ils me renverront et ils donneront la place à un autre”….

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suivre le pigeon qui s’installe sur la statue CP Karim TATAI

La décision fut dure à prendre. “Vous savez, madame, si vous le retirez, vous ne trouverez plus de places pour lui ensuite”… Le grand saut dans le vide…. L’inconnu… On a sauté tous les deux, suivis à la va-comme-je-te-pousse par notre entourage. Sans regrets, même si ce n’est pas rose tous les jours, même si une vie à remplir, ce n’est pas facile et qu’il y a 24 heures par jour, 168 heures par semaine, 720 par mois, 8760 par an, 87600 sur dix ans….et que tout est loin d’être parfait.

On a monté une première exposition de photographie, Regard brut sur Venise, diaporama photos expo puis une seconde, Des Machines et des Hommes ….puis une autre, et encore une autre, jusqu’à aujourd’hui…. Construire une vie, la sienne, avec des relations, des projets, une activité qui est loin d’être un travail mais qui, pour lui, y ressemble… Les progrès s’accumulent, les colères s’espacent et sont moins violentes. Il y a des possibles qu’on n’imaginait même pas. En 2015, Karim est Lauréat National de la Bourse Déclic-Jeunes de la Fondation de France.

Regard brut sur Venise karim TATAI

Carton invitation Regard brut sur Venise

invitation verso

Chaque jour apporte sa pierre à l’édifice…

On ne sait pas forcément où l’on va, mais pour l’instant, ça marche. Malgré ses angoisses, ses troubles autistiques, l’épuisement, le découragement parfois  on avance, comme on se dit lui et moi :“Vers l’infini et au-delà”….

 

Merci à René Hoff

 

Commentaire (1)

  1. PRAUD Anne

    Rita vous avez du courage et une grande ouverture d’esprit ,Karim ,sincères félicitations pour ces étonnants clichés .Emue , du sourire aux larmes j’attends de vous relire.je fais partie du groupe APESAC sur FB ,j’ai pris de la Dépakine pendant mes grossesses ,Nino a 12ans et 8 années de CHS en internat puis semi internat ,actuellement en IME en semi internat depuis septembre 2016.insufflez moi votre énergie ,votre confiance réciproque , vous m’inspirez…je vous souhaite une belle vie .

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